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  • paullieberherr

Les dessous de la production d’un tee-shirt en coton

Uni ou bariolé, à manches courtes ou longues, le tee-shirt est universel. On le porte partout dans le monde sans distinction d’âge ou de genre et on en change régulièrement. Une mode dont les conséquences n’ont pourtant rien d’anodin. Selon l’étude “Pulse of fashion industry 2017”, si l’on continue sur la dynamique actuelle de consommation de vêtements, les impacts de l’industrie textile d’ici à 2030 seraient de +50% de consommation d’eau, +63% d’émissions de gaz à effet de serre (GES), +62% de déchets. Ces impacts varient selon les différentes étapes de fabrication d’un vêtement, de la production de la matière première à la distribution. Nous vous proposons donc de prendre l’exemple d’un tee-shirt en coton et d’en suivre tout le cycle de vie, de la production de la matière première aux États-Unis à la fin de vie du vêtement en France. Le coton est en effet devenu la première fibre textile du monde depuis le XIXe siècle et l’industrie cotonnière représente la moitié de la consommation mondiale de fibres textiles. Un succès qui s’explique autant par l’engouement des consommateurs que par un choix délibéré de l’industrie textile tant il est facile à produire.







La production du coton : une concurrence mondiale dévastatrice

La culture du coton est la première étape et elle est très importante en termes d’impact sur l’environnement : 3% de l’eau d’irrigation serait utilisée pour cette culture, que ce soit en Chine, en Inde, au Mali, au Brésil ou encore dans le sud des États-Unis, les principaux pays producteurs.


  • L’arrivée des pesticides


De plus, face à la concurrence mondiale de la culture du coton, les États-Unis se sont lancés dans l’utilisation massive d’OGM, d’engrais et de pesticides. Malgré de moins bonnes terres que l’Afrique par exemple, ils ont lié leur production de coton à la recherche et créé un institut de recherche sur le coton, en partenariat avec la Texas Tech University. Cette stratégie remonte précisément à 1976. L’entreprise américaine Monsanto lance alors son herbicide RoundUp, à base de glyphosate. Toute la société du sud des États-Unis est impliquée dans cette production de coton aidée par la chimie : les assureurs assurent et les banques font crédit à tous ceux qui produisent ainsi. Aujourd’hui, les pesticides et insecticides Monsanto ne sont plus seulement utilisés par les États-Unis mais par une majorité des pays producteurs de coton, ce qui les rend complètement dépendants. Pour garder une place dans cette course à la production de coton, ils n’ont d’autre choix que d’utiliser les insecticides et herbicides made in USA. Le coton consomme ainsi 6% du volume total des pesticides utilisés dans l’agriculture mondiale et ce sont souvent les plus toxiques. Ces intrants ont évidemment des effets néfastes sur l’environnement, qui dépassent la simple parcelle de culture du coton : 98% des insecticides et 95% des herbicides atteignent une autre destination. Les eaux de ruissellement peuvent les mener vers des espaces aquatiques, le vent vers d’autres pâturages et des espaces humains.


  • Des catastrophes naturelles liées au coton


Parmi les grands producteurs de coton, on peut aussi citer l’Ouzbékistan, qui a recours à la mobilisation générale de ses jeunes de 10 à 25 ans pour récolter le coton. La vente de coton y est la première ressource de l’Etat, elle représente 40% des recettes publiques. Cette forte production exige beaucoup d’eau, une eau puisée dans les fleuves Syr-Daria et Amou-Daria, alimentant la mer d’Aral. L’une des conséquences environnementales de cette production massive de coton est la réduction de moitié de la mer d’Aral en trente ans. Une perte de volume qui a entraîné l’augmentation de la salinité et la disparition de vingt-quatre espèces de poissons et de près de cent cinquante espèces d’oiseaux.




En termes d’impacts environnementaux, la production de coton est responsable d’une forte utilisation des ressources hydriques, entraînant des catastrophes environnementales. L’utilisation d’OGM, pesticides et insecticides a un impact très large sur la biodiversité : qualité de l’air, de l’eau, effets sur les plantes et les animaux.

Selon l’indicateur SuperBOM établi par l’Agence de la Transition Écologique (ADEME), un tee-shirt en coton de 200 grammes mobilise ainsi 10kg de matières pour sa fabrication.

Transformation et distribution : un voyage entre les continents

Après la culture du coton, vient l’étape de la fabrication du vêtement. Les enjeux climatiques de cette fabrication portent ici sur l’utilisation d’énergie, d’eau et de produits chimiques. Ainsi, 1900 produits chimiques différents peuvent être utilisés dans la fabrication d’un vêtement en coton, dont 165 classés par l’Union européenne comme dangereux pour la santé ou l’environnement. 20% de la pollution d’eau douce est liée au traitement et à la teinture du textile.


  • L’égrenage


Notre coton américain reste un petit moment aux États-Unis, où il passe par une phase d’égrenage, pour séparer les fibres de la coque et des graines et le débarrasser de ses impuretés. L’égrenage se fait généralement près du lieu de production à l’aide de machines.


  • Le filage


C’est à l’étape suivante, celle du filage, que notre coton commence à voyager. Il arrive alors, généralement par cargo, en Indonésie, un pays où la main d’œuvre est moins chère. Une fois que la bobine de fil est produite, elle repart toujours par cargo en Chine, qui possède des machines plus sophistiquées pour tisser le fil. C’est le moment de l’ennoblissement du tee-shirt ; c’est aussi là qu’intervient la grande variété de produits chimiques pour apporter la couleur ou la finition voulue. Parmi ces produits chimiques, certains sont cancérigènes et d’autres sont des composés chimiques nocifs qui peuvent causer une contamination généralisée lorsqu’ils sont rejetés sous forme d’eaux usées toxiques dans les rivières et les océans.


  • La confection


Enfin, la dernière étape de la transformation du coton est la confection du tee-shirt lui-même, c’est-à-dire le découpage selon la forme du patron et l’assemblage. Contrairement aux précédentes, cette phase ne peut pas être réalisée par une machine et demande donc beaucoup de main d'œuvre. Notre tee-shirt en devenir part alors au Bangladesh, un pays où la main d’œuvre est à bas coût. Dans d’autres cas, il peut également être confectionné au Cambodge, en Inde mais aussi en Tunisie ou au Maroc. C’est le pays qui figurera sur son étiquette après la mention “Fabriqué à…”. Enfin, une fois le vêtement confectionné, il est expédié vers en France, en bateau, en train, en camion ou en avion, pour y être vendu.



Notre tee-shirt en coton globe-trotter a donc réalisé le trajet suivant : États-Unis - Indonésie - Chine - Bangladesh - France. La dernière phase de transport, même réalisée en avion, ne représente que 2% des GES produits par l’industrie de la mode. Mais au total, la distance moyenne parcourue par ce tee-shirt est de 40 000 km, une empreinte carbone équivalent à 50 millions de voitures. D’après l’enquête ADEME de 2018 « Modélisation et évaluation ACV des produits de consommation et bien d’équipement », le bilan carbone d’un tee-shirt en coton selon l’indicateur « Cradle-to-gate », soit entre le début de son cycle de vie et le départ de l’usine de fabrication, est ainsi de 4 kg de CO2e par produit, l’équivalent d’une montre connectée, par exemple.



Plus grand port du monde, le port de Shanghai est la porte d’arrivée en Chine des bobines de fil puis la porte de départ des rouleaux de tissu teints vers les pays où se pratique la confection, en Asie ou en Afrique du Nord le plus souvent.

Quelles solutions concrètes pour minimiser l’impact de son vêtement ?

Enfin, l’utilisation et l’entretien d’un tee-shirt en coton représentent 38% de son impact carbone. Selon l’indicateur « cradle-to-grave », cette fois sur tout le cycle de vie du produit, son bilan carbone atteint 7 kg de CO2e par unité, autrement dit 3 kg de CO2e en plus qu’à l’issue de sa fabrication. En effet, le lavage, le séchage et le repassage entraînent une forte utilisation d’eau, d’énergie et de produits chimiques. Et encore, il est en coton ! Le lavage des vêtements en fibres synthétiques est aujourd’hui, en prime, l’une des principales sources de pollution de l’océan. Par ailleurs, on pourrait penser que le fait de donner son vêtement participe à contrebalancer son impact, mais le retour des vêtements européens sur les marchés des pays en développement est fréquent et il participe surtout à ruiner la production locale.

Quelles sont alors les solutions concrètes pour réduire l’impact carbone de son tee-shirt ? La première solution serait de ne pas acheter du neuf mais de se tourner vers des vêtements de seconde main.

Si vous considérez que l’achat d’un tee-shirt est nécessaire ou que vous en commercialisez vous-mêmes, privilégiez certaines matières comme le coton biologique, dont l’impact carbone est délesté de celui aux intrants chimiques. Toutefois, si nombre de marques de fast fashion font aujourd’hui des efforts en matière d’environnement pour répondre à une demande, on sait aussi que cela produit un « effet rebond » car l’effort environnemental est contrebalancé par la croissance de leurs ventes. Mieux vaut donc produire sur commande et réfléchir à la durabilité du vêtement. Enfin, si vous devez vous séparer de votre tee-shirt, comme de tout autre vêtement, pensez à le recycler., en le donnant par exemple à des associations pour les plus démunis, dans des ressourceries ou des boutiques solidaires.



L'empreinte carbone permet de mesurer les émissions de gaz à effet de serre d'un produit, durant son cycle de vie entier, de la production des matières premières jusqu'à sa destruction (ou son recyclage). Elle se mesure en équivalent carbone, le CO2e étant le principal gaz à effet de serre. L’empreinte carbone d’un tee-shirt en coton est en moyenne de 5,6 kilos de CO2e par an. Pour contribuer à la réduire, certains fabricants se sont engagés en faveur de pratiques plus éthiques, attestées par des labels : coton cultivé sans intrants, circuits courts, une seule collection annuelle, etc.


Paloma PETRICH



BIBLIOGRAPHIE


Abellard, M. (2008). Les Aventures d’un tee-shirt dans l’économie globalisée. Idées économiques et sociales, N° 151(1), 77. https://doi.org/10.3917/idee.151.0077


ADEME, RDC ENVIRONMENT, BV CODDE, FCBA. (2018, septembre). Modélisation et évaluation des impacts environnementaux de produits de consommation et biens d’équipement. Expertises. https://www.ademe.fr/modelisation-evaluation-impacts-environnementaux-produits-consommation-biens-dequipement


Blaise, L. (2020, 7 janvier). Impact environnemental du secteur textile : le dernier clou dans le cercueil ? Oxfam-Magasins du monde. https://www.oxfammagasinsdumonde.be/blog/2019/12/09/impact-environnemental-du-secteur-textile-le-dernier-clou-dans-le-cercueil/#.X8Em_ZNKhQK


C. (2017, 11 juillet). Pulse of the Fashion Industry Report | 2017. sustainability portal. http://www.sustainabilityportal.net/blog/pulseofthefashionindustry


Kozlowski, A. (2019, 1 août). Fast fashion lies : Will they really change their ways in a climate crisis? The Conversation. https://theconversation.com/fast-fashion-lies-will-they-really-change-their-ways-in-a-climate-crisis-121033


Orsenna, E. (2006). Voyage aux pays du coton : Petit précis de mondialisation (Documents (57)) (French Edition) (FAYARD éd.). FAYARD.

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