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Horizon 2050 : contribution des entreprises à l’objectif neutralité carbone.

L’humanité se trouve, en 2020, à autant d’années de 1990 que de 2050. Presque 30 ans après le Sommet de la Terre à Rio (1992), nous voyons l’horizon 2050 se dresser dans un futur très proche. L’objectif de neutralité carbone, d’abord formulé par le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), est par la suite formalisé par l’article 4 de l’Accord de Paris -signé par 195 États-parties en 2015. Il doit être atteint au milieu du siècle pour limiter le réchauffement de la planète à 1,5°C. Cet objectif se résume à émettre, à l’échelle internationale, une quantité de gaz à effet de serre moins importante que la capacité d’absorption des puits carbone. L’humanité dispose de trente ans pour arriver à ce résultat, sous peine de voir la température terrestre augmenter davantage.

Le GIEC a posé le principe de neutralité carbone afin d’embrayer les émissions anthropiques de gaz à effet de serre, car ce sont ces dernières qui causent une hausse des températures planétaires. Effectivement, si ces gaz se trouvent naturellement dans l’atmosphère et permettent que la Terre accueille la vie à sa surface en maintenant une température viable d’en moyenne 15°C, il en va autrement pour les gaz à effet de serre émis par l’activité humaine. Une concentration trop élevée de ces gaz dans l’atmosphère empêche les rayons du soleil, réfléchis sur la surface de la planète, d’être renvoyés vers l’espace. Ainsi, cette couverture gazeuse va être responsable d’un réchauffement de la surface du sol et de la mer. Parmi les principaux gaz à effet de serre, on distingue le dioxyde de carbone (C02), qui contribue à hauteur de 65% au réchauffement climatique (1). En 1945, la concentration de CO2 dans l’atmosphère était de 310 ppm (parties par million), soit 11% de plus qu’au niveau préindustriel – la période précédant la révolution industrielle que l’on utilise habituellement pour les comparaisons. En 2016, cette concentration avait atteint 401 ppm, soit 43% de plus que 1870 (2), la plus haute concentration enregistrée en 800 000 ans (minimum) (3). Quant au réchauffement de la planète, la température moyenne (à surface des océans et de la terre) a connu une augmentation de 0.85 °C sur la période s’étalant de 1880 à 2012 (3).


Source : Changements climatiques 2014, rapport de synthèse, GIEC


Les États à l’oeuvre

Les nombreux modèles rassemblés et étudiés par le GIEC démontrent que la quantité cumulée de gaz à effet de serre émis depuis 1870 doit rester en dessous de la barre des 2900 Gt CO2 afin de limiter une augmentation de la température de 2°C. Pour se situer sur une échelle, 1900 Gt CO2 étaient déjà émises en 2011 (3). Suite à ces analyses, il semble indispensable de contenir et réduire les émissions de gaz à effet de serre au strict minimum. Cet objectif international se décline, à travers l’Accord de Paris, aux niveaux nationaux. Les États restent libres de déterminer leur “Contributions nationales” (Nationally Determined Contributions), ces dernières étant révisées tous les 5 ans. C'est-à-dire qu'ils choisissent eux-mêmes les efforts à réaliser et les mesurent eux-mêmes les impacts de ces efforts réalisés, avant de les rapporter au niveau intergouvernemental. Le gouvernement français a avancé dans cette direction en promulguant en novembre 2019 la loi énergie et climat, destinée à diviser par six les émissions carbone en accélérant la transition énergétique. Il faut noter ici que les émissions explicitées sont issues de l’inventaire national, un indicateur calculant les quantités de gaz à effet de serre physiquement émises à l’intérieur du pays (4) et correspondant aux normes édictées par les Nations Unies. En choisissant un indicateur qui prend en compte les émissions directes et indirectes du pays, l’empreinte carbone, on obtient une quantité de gaz à effet de serre émis 76% plus importante pour la même année (données datant de 2018) (4).

Un rapport datant également de 2019 analyse la séquestration de carbone par les écosystèmes sur le territoire français, pouvant également jouer un rôle dans la diminution du stock de carbone présent dans l’atmosphère. En effet, certains écosystèmes, comme les forêts, les prairies ou les océans, absorbent plus de carbone qu’ils n’en rejettent. Ces « puits de carbone » pourraient éliminer entre 9,5 et 11 GtCO2 par an (5). Toutefois, l’aptitude naturelle de la planète à absorber du carbone atmosphérique est à comparer aux émissions annuelles de CO2 au niveau mondial, soit 38,0 Gt en 2019 (5). Selon l’étude rapportée, les écosystèmes français constituent un puit de carbone absorbant près de 20% des émissions françaises en métropole, essentiellement composé de forêts. Le rapport insiste toutefois sur l’incertitude du stockage à long terme du carbone dans ces ensembles forestiers, due à la possibilité qu’ils se dégradent ou soient transformés (6). Ainsi, les gouvernements disposent de deux leviers : affirmer une forte politique de réduction des émissions carbone, ainsi que préserver les écosystèmes capables de séquestrer le carbone.

Les entreprises peuvent-elles contribuer à l’objectif de neutralité carbone énoncé par l’Accord de Paris ?

En octobre 2020, trente des plus grands investisseurs mondiaux (réunissant un ensemble d'actifs de 5 000 milliards de dollars) s’engagent dans la décarbonation de leurs portefeuilles d'actifs. À travers la formation de la « Net-Zero Asset Owner Alliance”, les membres se fixent un objectif de réduction de 16% à 29% de leurs émissions de gaz à effet de serre d’ici 2025 (7). Ces organisations ont le pouvoir d'effectuer des changements, notamment en redirigeant leurs investissements, mais qu’en est-il d’entreprises au fonctionnement plus classique ?

Un rapport publié par Net Zéro Initiative informe les entreprises sur la manière d’atteindre le bilan carbone le plus bas possible. Les deux leviers d’actions à l’échelle de l’entreprise portent sur la réduction des émissions et une « contribution » carbone volontaire. D’une part, les émissions s’évitent à travers une meilleure maîtrise de l’énergie -se rapprochant du concept de sobriété énergétique-, ainsi qu’une décarbonation de l’activité. Les entreprises doivent réduire leurs émissions sur les scopes 1, 2 et 3, tout en prenant en compte les émissions situées hors de leurs périmètres, en finançant des projets bas carbone, par exemple. D’autre part, les entreprises, dans une volonté de « compenser » les émissions de gaz à effet de serre qu’elles n’auraient pu éviter, peuvent avoir recours à des solutions de séquestration du carbone. Cela se conduit de deux manières : soit en sollicitant des puits naturels, soit en développant des solutions technologiques innovantes. Ici encore, l’entreprise peut investir dans la croissance de puits carbone directement ou indirectement - en finançant des projets hors de son périmètre (8).

Une réelle “compensation” des émissions ?

Attention toutefois à ne pas tomber dans des pièges de “greenwashing”. En effet, le terme de “compensation carbone” laisse entendre que la séquestration carbone permet à l’entreprise d’obtenir des flux nets de carbone. Pourtant, il n’est pas si aisé de calculer l’impact des puits de carbone, et quand bien même cela est possible, il est à mitiger, en particulier si l’activité n’est pas encadrée par des labels reconnus.

La plantation de forêts constitue un classique exemple de séquestration utilisé par les entreprises soucieuses de diminuer leur impact environnemental. Il faut d’abord se demander que vient remplacer cette forêt. Si une terre agricole disparaît pour laisser place à une forêt, celle-ci stockera davantage de carbone qu’un sol défriché. À l’inverse, si elle vient supplanter une prairie, elle ne stockera pas plus de carbone que la prairie en question. De surcroît, l’effet réfléchissant d’un ensemble d’arbres sombre est bien moins important que les surfaces exposées, ce qui augmente l’absorption de la chaleur solaire dans le sol. En termes d’absorption de carbone, une forêt naissante ne stocke que peu de CO2 et, dès qu’elle atteint sa maturité (approximativement fixée à cent ans), elle émet autant de carbone qu’elle en retient, dû au vieillissement et à la mort des arbres (9). De même, l’incertitude plane autour de l’avenir de ces nouveaux espaces. En Turquie, une opération impressionnante de reforestation de 11 millions d’arbres a connu une triste fin lorsque, trois mois après la plantation, 90% d’entre eux étaient morts, victimes de la sécheresse (10). À ces aléas s’ajoute un pur problème de logique : la surface disponible pour l’installation de ces arbres est limitée. Un nombre d’études tentant de calculer la surface d’arbres nécessaire ont vu le jour, toutes présentant des résultats différents (11). Les variations entre les calculs résultent de la difficulté d’analyser la quantité de CO2 absorbée par ces potentielles futures forêts, l’absorption dépendant de la région du monde, ou encore de l’espèce de l’arbre. Parmi les publications les plus récentes et mieux acceptées, un rapport britannique explique qu’une fourchette de 0,35 à 1,78 milliards d’hectares mobilisés permettrait une absorption comprise entre 3 à 18 Gt CO2 par an selon la surface utilisée (12). L’absorption de CO2 représenterait alors entre 7% et 44% des émissions annuelles mondiales (en prenant la moyenne 2009-2018 des émissions carbones : 40,3 Gt CO2). Cependant, une superficie de 1,78 milliards d’hectares serait compliquée à trouver, car équivalente à deux fois la surface du Sahara (13).


Afin de lutter pour la bonne conduite des opérations de reforestation, des labels comme celui de l’ONG WWF, le Voluntary Gold Standard, assurent la bonne conduite de projets de contribution carbone. Celui-ci est délivré sous deux conditions : les projets « doivent suivre les meilleures pratiques pour sauvegarder les principes et l'inclusion des parties prenantes, ainsi que mesurer et vérifier les contributions à un minimum de trois objectifs de développement durable » (14). En France, le gouvernement a mis sur pied un label bas carbone destiné aux projets réduisant leur émission de gaz à effet de serre ou séquestrant du CO2. Le label permet de garantir aux porteurs de projet ainsi qu’aux financeurs que le projet en question respecte la réduction des émissions de gaz à effet de serre telle que décrite dans l’Accord de Paris. Les projets portés par des personnes morales ou physiques sont considérées par le label, ainsi que des actions collectives (15).


Le levier d’action que constitue la séquestration carbone mérite d’être appréhendé avec attention et esprit critique. Les solutions basées sur des puits naturels de carbone ne sont pas parfaites, et surtout ne suffisent pas à atteindre l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050. Il s’agit de ne pas se reposer essentiellement sur celles-ci pour “compenser” les émissions de gaz à effet de serre, mais plutôt de s’atteler à réduire ces émissions, une objectif bien plus ardu mais vital.


Aliénor Bierer


Sources :


  1. Ne suffit-il pas de planter des arbres pour compenser les émissions

  2. Scripps CO2 program 2018, in Dryzek and Pickering 2019

  3. Fifth Assessment Report - Synthesis Report

  4. Changement climatique et effet de serre − Tableaux de l'économie française

  5. Qu'est-ce que la neutralité carbone et comment l'atteindre d'ici 2050 ? | Actualité | Parlement européen

  6. Efese - La séquestration de carbone par les écosystèmes en France

  7. Thirty of the world’s largest investors set unprecedented 5-year portfolio decarbonization targets

  8. Vers un nouveau référentiel de la neutralité carbone des entreprises

  9. Ne suffit-il pas de planter des arbres pour compenser les émissions ?

  10. En Turquie, 11 millions d'arbres plantés cet automne sont déjà presque tous morts

  11. Planting trees doesn’t always help with climate change

  12. Royal Society : Report: Greenhouse Gas Removal

  13. Universalis : SAHARA

  14. Sustainable Business

  15. Récompenser les acteurs de la lutte contre le changement climatique

11 rue Biscornet

75012 PARIS